Pierre Delanoë, l’homme de paroles

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pierre-delanoe-decede-le-27-decembre-2006-2256599Rares sont les paroliers dont l’une des chansons peut être fredonnée par tout un chacun ! Pierre Delanoë fait partie de ceux-là. Avec plus de 4000 chansons dont 250 tubes, il reste l’auteur le plus chanté en France et dans le monde et, sans aucun doute, l’un des plus grands auteurs de la chanson française.

Parolier indissociable de Gilbert Bécaud et de Michel Sardou, Pierre Delanoë a offert bon nombre de succès à une multitude d’interprètes dont Michel Polnareff, Michel Fugain, Hugues Aufray, Gérard Lenorman, Joe Dassin, Michel Delpech, Sylvie Vartan, Nana Mouskouri, Nicole Croisille, Mireille Mathieu, Alain Bashung, Dalida, Richard Anthony, Françoise Hardy, France Gall, Pétula Clark et beaucoup d’autres…

Disparu le 27 décembre 2006 à l’âge de 88 ans, Pierre Delanoë laisse derrière lui une œuvre inégalée et de magnifiques chansons dont la plupart n’ont pas vieilli. Parolier de génie, mais aussi cofondateur d’Europe 1, président de la Sacem à trois reprises, auteur de nombreux livres dont plusieurs romans et polars, créateur d’opéras et de comédies musicales, ou encore chanteur à ses heures : Cestunechanson.fr revient sur le parcours incroyable et les multiples facettes de ce grand homme de paroles…

Du fisc à la musique

Rien ne prédestinait Pierre Delanoë au métier de parolier… De son vrai nom Pierre Charles Marcel Napoléon Leroyer, Pierre Delanoë (il s’agit du patronyme de sa grand-mère), naît le 16 décembre 1918 à Paris, dans le Xe arrondissement. Elève des Oratoriens puis licencié en droit, il entre dans l’administration fiscale et devient agent surnuméraire de l’Enregistrement, des Domaines et du Timbre.

Ce n’est qu’à la libération, à l’âge de 30 ans, qu’il s’essaie à l’écriture de chansons, sous l’influence de son beau-frère Gérald Biessel, dit Frank Gérald, compositeur de musiques (qui deviendra par la suite un parolier de talent pour Marcel Amont, Michel Polnareff et Richard Anthony, notamment). Ensemble, ils montent un numéro de duettistes qui se produit dans les cabarets parisiens : Pierre au chant, Frank au piano. C’est donc sur le devant de la scène que Pierre Delanoë entame sa carrière en 1948, avec un premier titre, Y’a un pli au tapis du salon.

Une rencontre déterminante : Gilbert Bécaud

Les grandes carrières ont souvent pour point de départ une rencontre déterminante… Celle qui s’apprête à changer le destin de Pierre Delanoë a lieu chez sa première interprète, Marie Bizet. Une chanteuse de music-hall, pour laquelle il écrit Je cherche un mari (1950) puis Quand vous reviendrez chez moi (1952). C’est en effet chez celle-ci qu’il fait la connaissance d’un pianiste, un certain François Silly qui deviendra par la suite le grand Gilbert Bécaud. « Ensemble, on a signé Mes mains. Lucienne Boyer en a fait un succès et ma vie a basculé dans la musique. » (Interview à L’Express, 28/03/2005).

Cette rencontre et ce premier succès marquent le début d’une longue et belle collaboration avec Bécaud et ses collaborateurs, tels que Louis Amade et Maurice Vidalin. Celle-ci donnera naissance aux plus grands tubes de « Monsieur 100 000 volts » : Je t’appartiens (1955), Le jour où la pluie viendra (1957), Croquemitoufle (1958), Et maintenant (1961), Je reviens te chercher (1967), La solitude ça n’existe pas (1970),…

Fort de ces premiers succès, plusieurs artistes commencent à solliciter la plume de Pierre Delanoë, dont la carrière est enfin lancée : Georges Guétary (Au petit trot, 1953), Tino Rossi (Deux amants, 1954), Yvette Giraud (Si tu es jolie, 1955), Edith Piaf (Les grognards, 1958), les Compagnons de la Chanson (Qu’il fait bon vivre, 1960).

Le découvreur de talents

Pierre Delanoë joue un rôle majeur dans le lancement de la carrière de plusieurs interprètes, encore inconnus à l’époque…

Le jeune Hugues Aufray, tout d’abord, pour lequel Pierre Delanoë traduit et adapte les chansons de Bob Dylan. L’album Aufray chante Dylan sorti en 1965 est devenu aujourd’hui incontournable dans la discographie de l’artiste. Cette collaboration réussie donne également naissance à d’autres belles chansons à succès du chanteur telles que L’épervier (1966), Les crayons de couleurs (1966), N’y pense plus tout est bien (1967) ou encore Stewball (1973).

En 1967, il permet à Michel Fugain, alors parolier (pour Hugues Aufray notamment), de se faire connaître du public en tant qu’interprète grâce aux chansons Tu peux compter sur moi et Je n’aurai pas le temps. Leur collaboration se poursuit en 1972 lorsque Fugain crée le Big Bazar qui connaît plusieurs succès : Fais comme l’oiseau (1972), Attention mesdames et messieurs (1972), Une belle histoire (1972), Bravo monsieur le monde (1974), Chante comme si tu devais mourir demain (1974), Tout va changer (1974).

Michel Polnareff lui doit également la chanson Le Bal des Laze (1969) de l’album éponyme qui le fera connaître, puis Gloria l’année suivante.

Parallèlement, en 1967, Pierre Delanoë entame une belle et longue collaboration avec Nana Mouskouri avec les chansons Que c’est bon la vie et Adieu Angelina. Leur complicité donnera naissance à bien d’autres succès par la suite : Quand tu chantes (1976), Je chante avec toi liberté (1981), L’amour en héritage (1984), Ma vérité (1985)… Il offre également à Gérard Lenorman plusieurs de ses plus belles chansons : Si tu ne me laisse pas tomber (1973), La ballade des gens heureux (1975), Le gentil dauphin triste (1976), Voici les clés (1976), L’enfant des cathédrales (1977), La clairière de l’enfance (1980), Si j’étais président (1980).

Des artistes yé-yé aux interprètes plus classiques, Pierre Delanoë prête sa plume à tous les styles, toujours avec succès.

De nombreux chanteurs débutants font appel à son inspiration. Pierre Delanoë écrit notamment pour Pétula Clark (Elle est finie la belle histoire, 1963; Hello Dolly, 1964 ; C’est ma chanson, 1966), France Gall (Ne sois pas si bête, 1964), Dick Rivers (Un homme plein d‘argent, 1965), Michel Delpech (Inventaire 66, 1966), Nicoletta (Il est mort le soleil, 1967), Sylvie Vartan (La Maritza, 1968), Rika Zarai (21,rue des amours, Les jolies cartes postales, 1969), Françoise Hardy (La rue des coeurs perdus, 1969), Richard Anthony (Lundi, Lundi, 1966 ; Tu es ma chance, 1975, L’année de nous deux, 1978), Dalida (Ciao amore ciao, 1967 ; Le Lambeth Walk, 1978 ; Laissez-moi danser, 1979 ; Comme disait Mistinguett, 1979 ; L‘amour et moi, 1981 ; Fini la comédie, 1981), Claude François (Les ballons et les billes, 1969 ; Les petites souris, 1969 ; C‘est de l‘eau, c‘est du vent, 1970), Enrico Macias (Aimez-vous les uns les autres, 1977), Nicole Croisille (Une femme avec toi 1975 ; Je ne suis que de l’amour (1976) ; Un deuxième amour, 1984), Alain Bashung (Je vous crois, 1968 ; Les romantiques, 1969), Dave (Gethsémani, 1972), Marie-Paule Belle (L’Amérique c’est ça, 1982 ; Une imbécile heureuse, 1983),  Mireille Mathieu (Qu‘elle est belle, 1971 ; Écoute ce cri, 197 ; Tu m‘as donné la vie, 1974)… Et bien d’autres !

La bande à Jojo

En 1969, Pierre Delanoë rejoint la bande à Jojo : l’équipe d’auteurs et compositeurs entourant Joe Dassin, dont Claude Lemesle. Ensemble, ils signent bon nombre des plus grands succès de Joe Dassin : Le petit pain au chocolat (1969), Les Champs-Élysées (1969), Le chemin de papa (1969), Ça va pas changer le monde (1975), Et si tu n’existais pas (1975), À toi (1976), Il était une fois nous deux (1976), Le café des trois colombes (1976) et Dans les yeux d’Émilie (1977),… En 1975, ils adaptent la chanson Africa de Toto Cutugno pour offrir à Joe Dassin son plus grand tube : L’été indien.

Claude Lemesle se rappelle : « En dépit de nos 27 ans de différence d’âge, nous étions très complémentaires dans l’écriture. Lui, écrivait tout en efficacité, allait directement à l’essentiel et me reprochait souvent de trop ‘finasser’. Il avait le sens de la formule et des mots qui sonnent. Nous avons débuté notre collaboration en 1973 pour Joe Dassin, un artiste tellement exigeant que Pierre l’avait surnommé ‘l’attachiant’. A quatre mains, nous lui avons écrit ‘L’été indien’, ‘Et si tu n’existais pas’ ou ‘Si tu t’appelles Mélancolie' ». (AP, décembre 2006).

Le duo Sardou-Delanoë

Outre Gilbert Bécaud, c’est pour Michel Sardou que Pierre Delanoë a sans doute signé ses plus beaux textes. Souvent écrites ensemble, les chansons nées de leur collaboration sont devenues de grands classiques de la chanson française : Les vieux mariés (1973), Les villes de solitude (1973), La maladie d’amour (1973), Le France (1975), Le temps des colonies (1976), La java de Broadway (1977), En chantant (1978), Les lacs du Connemara (1981), Être une femme (1981), Le fauteuil (Il était là) (1982), Les deux écoles (1984), Io Domenico (1987). Pour Sardou, Pierre Delanoë signe des chansons plus engagées telles que J’accuse, Vladimir Ilitch,  Les Deux Ecoles, Le France, Le curé : « Grâce à lui, j’ai pu faire passer mes révoltes, mes indignations, mes exaspérations » dira-t-il.

Une signature pour l’Eurovision…

Après avoir offert à la France sa première victoire à l’Eurovision en 1958, en signant la chanson Dors mon amour interprétée par André Claveau, Pierre Delanoë écrira par la suite quelques autres chansons pour le concours européen de la chanson. Tantôt pour la France (Noëlle Cordier en 1967 avec Il doit faire beau là-bas, puis Nicole Rieu en 1975 avec Et bonjour à toi l’artiste), tantôt pour le Luxembourg (Nana Mouskouri en 1963 avec À force de prier), Monaco (Colette Deréal en 1961 avec Allons allons les enfants) ou encore la Suisse (Patrick Juvet en 1973 avec Je vais me marier Marie ).

Un homme aux facettes et aux talents multiples

Outre l’écriture prolifique de plus de 4000 chansons, Pierre Delanoë a excellé dans bien d’autres domaines…

En 1955, il participe à la création d’Europe n°1 et devient directeur des programmes de la station, aux côtés de Lucien Morisse, poste qu’il occupera jusqu’en 1960, et qu’il reprendra en 1970 pour deux ans seulement. On lui doit d’ailleurs la chanson Salut les copains, enregistrée en 1957 par Gilbert Bécaud, qui deviendra par la suite le titre de l’émission radio puis du magazine épo
nyme, symboles de la période Yé-Yé.

Président à trois reprises de la Société des Auteurs, Compositeurs et Editeurs de musique (Sacem) (1984-1986, 1988-1990, 1992-1994), il en deviendra par la suite le président d’honneur. Sa carrière fut couronnée de nombreux prix dont la Légion d’honneur, l’Ordre National des Arts et des Lettres et le Grand prix des poètes 1997 remis par la Sacem. Le Prix Claude Lemesle a été d’ailleurs rebaptisé Prix Pierre Delanoë en 2006 à la disparition de l’auteur, et vise à récompenser de jeunes auteurs, compositeurs et interprètes.

Chanteur à ses débuts, Pierre Delanoë est revenu sur le devant de la scène en 1997 avec un premier album Chante : Y’a qu’a se laisser vivre, dans lequel il reprend ses plus grands succès et quelques titres inédits créés spécialement pour lui : Y’a qu’à se laisser vivre (sur une musique de Charles Aznavour) et J’en ai vu dans ma vie.

Homme de lettres, Pierre Delanoë n’écrivait pas uniquement des chansons. Lui, qui se définissait comme « un écrivain qui chante », a ainsi publié de nombreux romans, dont plusieurs polars, des anthologies de la poésie ainsi que deux récits autobiographiques : La vie en chantant (Julliard, 1979) et Et à part ça qu’est-ce que vous faites ?  

Créateur de spectacles, il monte en 1962 avec Gilbert Bécaud, Louis Amade et Jacques Emmanuel  « L’opéra d’Aran » après cinq ans de travail d’écriture. En dépit des critiques plutôt sceptiques, l’œuvre remporta un beau succès et est encore montée de nos jours. Pierre Delanoë a également adapté en français des comédies musicales majeures comme Godspell en 1971 (avec Daniel Auteuil et Dave dans la distribution française) ou encore Jesus-Christ Superstar présentée au Théâtre National de Chaillot en 1972.

L’auteur le plus chanté dans le monde

Les chansons de Pierre Delanoë ont fait le tour de la planète et ont été reprises par les plus grands, ce qui fait de lui le parolier le plus chanté dans le monde. Celles co-écrites avec son complice Bécaud notamment, telles que Et maintenant, devenue What Now My Love, ou Je t’appartiens, devenue Let It Be Me, ont été reprises par les plus grands tels que Elvis Presley, Bob Dylan, Frank Sinatra, Sammy Davis Jr, Judy Garland, Roy Orbison, Barbra Streisand ou les Supremes. La chanson écrite pour Fugain, Je n’aurai pas le temps, a elle aussi été chantée par Elvis (If I Only Had Time). Ces reprises valurent à Pierre Delanoë trois distinctions de la part de l’American Society of Composers, Authors and Publishers (ASCAP), l’équivalent américain de la Sacem.

Pierre Delanoë s’est éteint à Poissy le 27 décembre 2006, à l’âge de 88 ans, des suites d’un arrêt cardiaque. Il repose au cimetière de Fourqueux (Yvelines).

« Une chanson, ça vient de n’importe où. De la lecture du journal. D’une impression. D’une colère… Une chanson, c’est une phrase qui frappe : « Je vois la vie en rose », « Les feuilles mortes se ramassent à la pelle », « Et maintenant, que vais-je faire? »… C’est une vision du monde, et le monde n’est pas statique. Ma poésie consiste à transformer cette réalité. Ensuite, la technique intervient: l’alternance des rimes, le nombre de vers, le choix des mots… La musique fait voyager la chanson, mais, grâce aux paroles, on la mémorise. Le parolier est donc un écrivain qui chante. C’est un métier sérieux. Je suis, comme je l’ai souvent dit, un tailleur pour bossus. J’adapte mes idées à ceux qui m’interprètent », Pierre Delanoë (Interview à L’Express, 28/03/2005).

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