Robert Belleret, auteur de « Piaf, un mythe français » (partie 2)

A l’approche du 50e anniversaire de la mort d’Édith Piaf, le 10 octobre 2013, de nombreux ouvrages consacrés à la Môme envahissent les librairies. Parmi eux, celui de Robert Belleret qui signe la biographie la plus complète jamais réalisée sur la chanteuse : Piaf, un mythe français (Fayard, sept. 2013). 800 pages sans concessions sur le parcours exceptionnel et les zones d’ombre de l’artiste et de la femme, apportant, correspondances inédites à l’appui, des éléments nouveaux sur sa vie et sa carrière. Robert Belleret répond à nos questions.

(Lire la première partie de l’interview)

Propos recueillis par Laurianne Rossi pour www.Cestunechanson.fr

Votre livre insiste sur l’incroyable force de caractère d’Édith Piaf, tout particulièrement sur son côté autodidacte et ses talents d’auteur. Vous rappelez d’ailleurs, à juste titre, qu’elle a écrit pas moins de 90 chansons, dont La Vie en rose et L’Hymne à l’amour. Son parcours tumultueux, son mode de vie, ses amours n’ont-ils pas occulté ses qualités artistiques ?

Robert Belleret : Malgré la singularité extrême de son existence, où les paroxysmes (passions, souffrances, dérives, excès en tous genres) et les paradoxes abondent, je pense que ses qualités artistiques n’échappent à personne aujourd’hui comme hier, et bien au delà des frontières de la France (la longue dépêche de l’AFP concernant mon livre a été reprise par des sites de presse du monde entier qui ont pris la peine de la traduire, ce qui démontre que Piaf passionne et fascine toujours, de l’Australie au Koweit, du Canada à la Lithuanie, du Chili au Japon).

Sa voix prodigieuse et les émotions qu’elle provoque sont intemporelles et universelles mais c’est vrai que ses talents d’auteure sont méconnus voire ignorés. Les mieux informés savent qu’Édith Piaf a signé La Vie en rose et L’Hymne à l’amour mais souvent cela s’arrête là. En analysant chacune des quelques 90 chansons qu’elle a écrites, j’espère contribuer à réparer cette injustice. Et le plus remarquable c’est qu’à 20 ans, Édith qui n’a pratiquement jamais été à l’école était quasiment illettrée comme le prouve une première lettre, de 1936, que je cite sans corrections. Cette minuscule femme d’un mètre quarante-sept avait une volonté, une intuition et un courage de géant.

A la lecture du livre, votre titre ne cacherait-il pas un double sens : le « mythe français » repose-t-il sur des raisons erronées ou, pire, n’est-il pas infondé ?

Robert Belleret : Non, il n’y a pas de double sens dans le choix de mon titre et je n’y ai mis aucune ironie même si je n’hésite pas à dépoussiérer ce mythe en l’humanisant et en le bousculant à l’occasion. Je sais que les termes « mythe », « star », « mythique » ou « culte » sont très galvaudés et mis à toutes les sauces mais pour ce qui concerne Édith Piaf, le recul du temps (auquel sa voix magique et sa personnalité hors normes ont résisté) permet de considérer qu’elle constitue bien une figure mythique dans la mémoire collective française du XXème siècle.
Raison de plus pour revisiter ce mythe, lui donner de l’air et en faire ressortir la modernité, l’insolence et la dimension comique. En mettant ses pas dans ceux d’Édith, on rit beaucoup et il m’est arrivé de prendre le fou rire en écrivant certains passages.  Au bout du compte (ou du conte), je préfère passer pour un iconoclaste que pour un thuriféraire ou un embaumeur. Piaf n’était pas une idole, elle ne doit pas devenir une momie.

Pour écrire cette biographie de 800 pages, extrêmement documentée, vous avez accompli un important travail de recherche et de lecture, notamment de ses correspondances avec son ami Jacques Bourgeat. Comment avez-vous pu accéder à ces documents d’archives ? Quelle découverte vous a le plus surpris ? Quels témoignages vous ont le plus marqué ?

Robert Belleret : Comme je vous l’ai dit, j’ai parfois quasiment fait un travail d’historien en passant des journées entières dans des bibliothèques ou des lieux d’archives, ce qui m’a passionné. L’accès aux documents nécessite parfois des démarches un peu longues mais, dans l’ensemble, c’est un jeu très excitant. En visionnant des microfilms ou en manipulant des coupures de presse jaunies on se prend pour un limier. Lorsqu’on arrive enfin à dénicher le document, la pièce officielle, l’acte administratif ou la lettre que l’on cherchait, on reçoit une grosse bouffée d’adrénaline. C’est une pièce, parfois essentielle, qui s’ajoute au puzzle en construction… La correspondance d’Édith avec Jacques Bourgeat qui était à la fois son mentor et son confident-confesseur auquel elle ne cachait rien de ses états d’âme et de ses bouffées délirantes permet d’entrer dans les coulisses de sa carrière artistique et surtout de sa vie amoureuse gorgée de fureur et de tumultes.
J’ai rencontré le plus de témoins possibles mais il en reste hélas très peu. La charmante Michelle Senlis, coparolière de C’est à Hambourg et des Amants d’un jour (avec Claude Delécluse), Françoise Avellis (fille du Chanteur sans nom, grand copain d’Edith), Germaine Ricord, Francis Lai, Fred Mella, Charles Dumont m’ont livré des souvenirs souvent aussi vifs que détaillés. J’ai pu obtenir le dernier témoignage de Jean-Louis Jaubert, chef des Compagnons de la chanson et ancien amant d’Édith, qui est décédé peu après. La plus poignante de mes rencontres fut sans doute celle avec Georges Moustaki qui malgré un état de faiblesse extrême (il était sous assistance respiratoire) m’a longuement reçu dans son merveilleux pigeonnier de l’île Saint-Louis. C’était l’un des derniers grands de l’âge d’or de la chanson française (que j’avais souvent applaudi sur scène) qui évoquait devant moi celle qui considérait comme une artiste de génie.
Grand reporter au Monde, vous avez également écrit deux importantes biographies sur Léo Ferré*, que vous avez eu la chance de rencontrer, et Jean Ferrat**. Peut-on parler d’une passion pour la chanson française ? Sur quels autres artistes aimeriez-vous écrire ?
Robert Belleret : Oui, on peut parler de passion. La chanson et le music-hall, avec la cinémathèque, les ciné-clubs et le Livre de poche ont été mes vrais formateurs, mes universités buissonnières. J’ai eu la chance de découvrir Léo Ferré sur la scène de l’Alhambra alors que j’étais un lycéen médiocre de 14 ans et ce fut l’un des chocs fondateurs de ma vie. Si l’on m’avait dit alors que je le connaîtrais bien et que j’écrirais après sa mort une biographie de 700 pages et un dictionnaire Ferré !

Dans ma trajectoire de reporter généraliste, j’ai eu le bonheur de rencontrer et parfois de fréquenter la plupart des artistes que j’admirais le plus : Ferré, Aznavour, Brassens, Ferrat, Souchon, Nougaro, Béart, mais aussi Luchini, Trintignant, Coluche, Emmanuelle Béart, Montand…
Au risque d’apparaître à contre-courant, j’ai beaucoup d’admiration pour Guy Béart, devenu un ami, qui est un parolier d’une formidable élégance et d’une rare délicatesse mais aussi un mélodiste d’instinct dont chaque chanson devient immédiatement familière et reste intemporelle. Nous avions un projet de livre qui se réalisera peut-être. Mais j’ai aussi l’envie de poursuivre ma série de récits autobiographiques (Les Bruyères de Bécon, Sixties et Faits-Divers, publiés par Sabine Wespieser éditeur) en racontant les coulisses du grand reportage à chaud dans les lieux les plus divers de la planète: Bangladesh, Congo, Islande, Guinée, Ouganda, Niger, Pakistan, Guatemala, Tchad, Syrie, Irak, etc. Là encore, il s’agirait de dévoiler la face cachée d’un mythe.

*Léo Ferré, une vie d’artiste (Actes Sud, 1996, 2003)

** Jean Ferrat (L’Archipel, 2011)

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